L’application Yuka, ami ou ennemi de votre santé ? - Kerbi
on January 31, 2024

L’application Yuka, ami ou ennemi de votre santé ?

 

Yuka compte plus de 60 millions d'utilisateurs en France. Mais comment fonctionne vraiment son algorithme de notation pour les cosmétiques ? Et ses notes reflètent-elles fidèlement la réalité scientifique ? Tour d'horizon avec un regard scientifique, sans parti pris.

1 – Qu'est-ce que Yuka et comment note-t-elle les cosmétiques ?

Créée en 2017, Yuka est une application française qui permet de scanner le code-barres d'un produit alimentaire ou cosmétique pour obtenir une note sur 100. Pour les cosmétiques, chaque ingrédient (listé selon la nomenclature INCI) est classé en quatre catégories de risque : sans risque (vert), faible risque (jaune), risque modéré (orange) et risque élevé (rouge). La note finale tient compte du nombre d'ingrédients à risque et de leur niveau de dangerosité présumée.

L'application déclare s'appuyer sur des sources institutionnelles reconnues, comme l'ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament) et le CSSC (Comité Scientifique européen pour la Sécurité des Consommateurs). Cette transparence sur les sources est un point positif réel.

2- Ce que Yuka fait bien : démocratiser la lecture INCI

La liste INCI d'un produit cosmétique peut comporter plusieurs dizaines d'ingrédients aux noms latins ou chimiques difficilement déchiffrables pour le grand public. En ce sens, Yuka a eu un mérite indéniable : elle a rendu ces informations accessibles et a poussé des millions de consommateurs à s'intéresser à la composition de leurs produits.

Cette prise de conscience est positive. Elle a également incité certaines marques à reformuler leurs produits pour éliminer des substances effectivement controversées, comme les parabènes de longue chaîne ou certains perturbateurs endocriniens avérés.

3 – Les limites scientifiques de la notation Yuka

La dose fait le poison : un principe fondamental ignoré. C'est le principe de base de la toxicologie, formulé par Paracelse au XVIe siècle et toujours valide aujourd'hui : « toute substance est un poison, seule la dose fait que ce n'en est pas un ». Or, Yuka attribue une couleur à un ingrédient indépendamment de sa concentration dans le produit. Un conservateur présent à 0,01 % dans une formulation sera signalé exactement de la même manière qu'un produit en contenant 5 %, ce qui constitue une simplification scientifiquement inexacte.

Des risques hypothétiques présentés comme avérés. Yuka évalue des risques potentiels liés à chaque ingrédient, souvent issus d'études in vitro ou in vivo sur l'animal à des doses sans rapport avec celles utilisées en cosmétique. La notation ne distingue pas suffisamment les risques établis sur l'homme des suspicions théoriques.

Un manque de transparence méthodologique. En janvier 2024, le Conseil National de la Consommation (CNC) a publié 15 recommandations à l'égard des applications de notation, appelant à davantage de transparence sur leurs critères d'évaluation et à une démarche plus scientifique. La pondération exacte des ingrédients dans le calcul de la note finale n'est pas publiquement détaillée.

Les critères environnementaux absents. Yuka ne prend pas en compte la provenance des ingrédients, les certifications bio, les conditions de fabrication, le bilan carbone ou la recyclabilité du packaging. Une crème solaire certifiée bio, sans perturbateurs endocriniens, avec des ingrédients d'origine naturelle peut donc obtenir une mauvaise note — ce qui est contradictoire avec une approche santé-environnement globale.

4 – Le cas des filtres minéraux solaires (TiO₂ et ZnO) : que dit vraiment la science ?

C'est sur ce point que la notation Yuka est la plus contestable scientifiquement. Les crèmes solaires minérales et certifiées bio utilisent deux filtres UV : l'oxyde de zinc (ZnO) et le dioxyde de titane (TiO₂), souvent sous forme nanométrique pour améliorer la texture et éviter l'effet blanc. Yuka les classe comme "à risque" en raison de leur taille nanométrique.

Or, le Comité Scientifique pour la Sécurité des Consommateurs (CSSC) de la Commission européenne a conclu, dans plusieurs avis scientifiques, que les nanoparticules de ZnO et de TiO₂ appliquées sur peau saine ne présentent pas de risque pour la santé humaine. La majorité des études expérimentales montre que ces particules ne franchissent pas la barrière cutanée et restent dans les couches superficielles de l'épiderme.

Il est important de distinguer deux situations : l'application cutanée (crèmes solaires — sans risque démontré) et l'inhalation (sprays — qui fait l'objet d'une réglementation plus stricte, les nanoparticules de TiO₂ en spray étant effectivement interdites en Europe). Cette nuance essentielle est absente de la notation Yuka.

Par ailleurs, la réglementation européenne encadre précisément l'utilisation de ces substances : leur concentration est limitée (maximum 25 % de la composition pour les filtres minéraux) et leur utilisation sous forme nano doit être déclarée sur l'étiquette sous la mention [nano] conformément au Règlement (CE) n°1223/2009. Cette mention est une exigence de transparence réglementaire, pas un signal de danger.

5 – Un cadre réglementaire européen parmi les plus stricts au monde

Avant qu'un produit cosmétique soit mis sur le marché en Europe, il doit impérativement satisfaire aux exigences du Règlement (CE) n°1223/2009. Ce texte impose notamment :

       La rédaction d'un Dossier d'Information Produit (DIP) complet, incluant l'évaluation de sécurité de chaque ingrédient et de la formulation finale ;

       Un Rapport sur la Sécurité du Produit Cosmétique (CPSR), rédigé par un toxicologue qualifié ;

       La notification obligatoire sur le portail européen CPNP avant toute mise sur le marché ;

       Des tests de tolérance cutanée et de stabilité microbiologique.

Ce cadre réglementaire rigoureux est souvent ignoré dans le discours de Yuka, qui traite les produits cosmétiques européens comme s'ils n'avaient fait l'objet d'aucune évaluation scientifique préalable. Ce n'est pas le cas.

6 – Notre démarche chez Kerbi : transparence et vérification indépendante

Chez Kerbi, nous avons fait le choix de la vérification scientifique indépendante. Nous avons mandaté un laboratoire indépendant pour réaliser un test MEB (Microscopie Électronique à Balayage) sur nos crèmes solaires minérales, confirmant l'absence de nanoparticules libres dans nos formulations.

Nos produits portent la mention "NANO" dans la liste INCI en conformité avec la réglementation française et les directives de la DGCCRF. Il s'agit d'une obligation légale de transparence — pas d'un aveu de dangerosité. Tous nos ingrédients sont sélectionnés sur la base de données scientifiques publiées et évalués par notre toxicologue.

7 — Des alternatives pour affiner son évaluation

Pour une lecture plus nuancée de la composition de vos cosmétiques, d'autres outils peuvent compléter — ou remplacer — Yuka :

       Inci Beauty — application spécialisée cosmétique, encadrée par des experts scientifiques, qui affiche les concentrations et les contextes réglementaires ;

       Claire — l'application de la Fédération des Entreprises de la Beauté (FEBEA), qui intègre le cadre réglementaire européen dans son évaluation ;

       Mireille App et Quel Produit — d'autres alternatives qui offrent une lecture plus contextualisée.

Aucune application ne remplace une lecture attentive des étiquettes et un regard critique sur les sources. La vigilance des consommateurs est légitime et précieuse — elle doit simplement s'appuyer sur des données scientifiques solides.

 

 

Ce qu'il faut retenir

       Yuka a rendu un service réel en rendant lisible la composition des produits pour le grand public.

       Sa notation cosmétique présente des limites scientifiques significatives : elle ne prend pas en compte les concentrations, confond risque potentiel et risque avéré, et ignore le cadre réglementaire européen.

       Les filtres minéraux nanométriques (TiO₂ et ZnO) dans les crèmes solaires sont considérés comme sûrs par le CSSC européen en application cutanée — la mention [nano] sur l'étiquette est une obligation légale, non un signal de danger.

       Tout produit cosmétique commercialisé en Europe a fait l'objet d'une évaluation toxicologique rigoureuse avant sa mise sur le marché.

       Pour des choix éclairés, croiser plusieurs sources (INCI Beauty, CSSC, ANSM) reste la meilleure approche.

Article réécrit le 6 mai 2026.

Sources scientifiques et réglementaires

1.    Comité Scientifique pour la Sécurité des Consommateurs (CSSC/SCCS) — Avis sur le dioxyde de titane (2014) et l'oxyde de zinc nanoparticulaire comme filtres UV dans les crèmes solaires

2.    Therapeutic Goods Administration (TGA, Australie) — Literature Review on the Safety of TiO₂ and ZnO Nanoparticles in Sunscreens, 2017

3.    Règlement (CE) n°1223/2009 du Parlement européen et du Conseil relatif aux produits cosmétiques — EUR-Lex

4.    Conseil National de la Consommation (CNC) — Avis et 15 recommandations sur les applications de notation des produits, janvier 2024

5.    DGCCRF — Enquête sur les nanomatériaux dans les produits solaires, 2022-2023

6.    European Observatory for Nanomaterials (EUON) — Nanomatériaux dans les écrans solaires, ECHA

7.    Paracelse (1538) — Principe de dose-réponse en toxicologie, reformulé dans les principes fondamentaux de toxicologie moderne

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