Pourquoi la mention [NANO] est-elle devenue obligatoire pour les crèmes solaires bio ? - Kerbi
le 07/05/2024

Mention [NANO] sur les crèmes solaires bio : transparence réglementaire ou signal d'alarme ?

Depuis 2022, la mention [NANO] apparaît dans les listes INCI de nombreuses crèmes solaires minérales et bio. Beaucoup de consommateurs l'interprètent comme un avertissement sanitaire. Il n'en est rien : c'est une obligation légale de transparence. Explications scientifiques et réglementaires complètes.


1 — Qu'est-ce qu'une nanoparticule ? Définition réglementaire

Dans le cadre du Règlement (CE) n°1223/2009 relatif aux produits cosmétiques, un nanomatériau est défini comme un matériau insoluble ou biopersistant, fabriqué intentionnellement, présentant une ou plusieurs dimensions ou une structure interne comprise entre 1 et 100 nanomètres. À titre de comparaison, un nanomètre représente un milliardième de mètre — environ 80 000 fois moins que l'épaisseur d'un cheveu.

En raison de cette échelle extrêmement petite, les nanomatériaux peuvent présenter des propriétés physiques, chimiques et biologiques différentes de leurs équivalents à taille plus grande — ce qui justifie un encadrement réglementaire spécifique, distinct de leur évaluation toxicologique proprement dite.

Les nanomatériaux sont utilisés dans de nombreux secteurs depuis les années 1990 : électronique, textile, peinture, médecine (où ils servent à cibler la délivrance de médicaments directement dans certaines cellules), et cosmétique. Leur présence ne constitue pas, en soi, un indicateur de danger.

 

2 — Pourquoi la mention [NANO] est-elle apparue en 2022 sur les crèmes solaires ?

Cette évolution résulte directement d'une série d'enquêtes menées par la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) entre 2020 et 2022 sur les produits de protection solaire contenant des filtres minéraux.

Les résultats ont été sans appel : 86 % des produits finis analysés présentaient des non-conformités liées aux nanomatériaux. Parmi eux, de nombreux produits contenaient bien des particules de taille nanométrique de dioxyde de titane (TiO₂) ou d'oxyde de zinc (ZnO), sans que cette caractéristique soit mentionnée sur l'étiquette — contrairement à ce qu'exige le règlement cosmétique européen depuis 2013 (article 19).

Suite à ces contrôles, la DGCCRF a adressé 2 injonctions, 7 avertissements et 31 lettres d'information aux opérateurs concernés, et a exigé des plans de mise en conformité. En parallèle, le label Cosmébio a imposé dès janvier 2022 à ses adhérents l'affichage obligatoire de la mention [NANO] pour tout produit solaire contenant du TiO₂ ou du ZnO, sous peine de retrait du label.

 

La mention [NANO] n'est donc pas une mise en garde sanitaire. C'est la correction d'une anomalie d'étiquetage qui existait depuis des années : des fabricants ne signalaient pas correctement la taille nanométrique de leurs filtres minéraux, comme ils en avaient pourtant l'obligation légale depuis 2013.

3 — Filtres minéraux et nanoparticules : de quoi parle-t-on exactement ?

En cosmétique solaire certifiée bio, seuls deux filtres UV sont autorisés par la réglementation européenne : l'oxyde de zinc (ZnO) et le dioxyde de titane (TiO₂). Ces filtres minéraux existent sous différentes formes granulométriques : micronisée, agglomérée, enrobée, ou nanométrique — chaque forme offrant des propriétés de texture et de protection différentes.

La forme nanométrique améliore notamment la cosmétique du produit fini : elle réduit l'effet blanc caractéristique des filtres minéraux, améliore l'étalement et la résistance à l'eau. C'est la raison pour laquelle elle est couramment utilisée dans les formulations bio modernes.

Un point technique important : lors du processus de fabrication, les particules de filtres minéraux sont enrobées et agglomérées pour former des agrégats de taille supérieure à 100 nm. Ces agrégats constituent ce qui est réellement appliqué sur la peau — et non des particules primaires nanométriques libres. C'est cette distinction, centrale sur le plan scientifique, qui est souvent absente du débat public.

 

4 — Le problème de fond : l'absence de méthode d'analyse harmonisée

La question de la présence ou de l'absence de nanoparticules dans un produit fini est techniquement complexe, et ce pour une raison simple : il n'existe pas à ce jour de méthode d'analyse réglementairement harmonisée et universellement reconnue pour la caractériser.

Plusieurs techniques coexistent, chacune avec ses avantages et ses limites :

       MEB (Microscopie Électronique à Balayage) — technique directe permettant de mesurer physiquement la taille des particules primaires. C'est la méthode privilégiée par la DGCCRF. Son principal avantage est la mesure directe ; son inconvénient majeur est qu'elle est sensible à la préparation des échantillons.

       DLS (Diffusion Dynamique de la Lumière) — technique indirecte analysant un grand nombre de particules en suspension. Robuste pour les suspensions homogènes, mais elle peut surestimer la taille des particules en ne distinguant pas les agrégats des particules primaires, ce qui peut conduire à des résultats « faux négatifs ».

       VSSA (Volume-Specific Surface Area) — mesure la surface spécifique volumique. Pertinente pour certaines définitions réglementaires mais limitée pour les particules très polydisperses.

       SP-ICP-MS (Single Particle Inductively Coupled Plasma Mass Spectrometry) — technique de pointe pour la détection et la quantification de nanoparticules dans les matrices complexes. Très sensible, mais coûteuse et non encore généralisée.

La recommandation scientifique du Laboratoire National de Métrologie et d'Essais (LNE) est de croiser les résultats de plusieurs techniques complémentaires pour fiabiliser la conclusion. C'est précisément cette approche que nous avons adoptée chez Kerbi.

5 — La contestation légitime de la méthode MEB par ultrasons

La DGCCRF utilise principalement le MEB avec préparation par ultrasons. Si cette technique est scientifiquement reconnue pour la mesure directe de taille, sa mise en œuvre sur des produits finis complexes soulève des réserves méthodologiques documentées dans la littérature scientifique.

Deux biais de préparation peuvent fausser les résultats à la hausse (en détectant des nanos qui n'existent pas dans le produit tel qu'appliqué sur la peau) :

       La sonication (ultrasons) utilisée pour disperser les échantillons peut rompre les liaisons entre particules agglomérées, générant artificiellement des fragments nanométriques absents dans le produit d'origine. Ce phénomène est particulièrement marqué pour les formulations contenant des nacres ou des argiles, matériaux fragiles mécaniquement.

       La destruction de l'enrobage des particules lors de la préparation peut révéler un cœur nanométrique qui, dans la formulation finale, est protégé et se présente sous forme d'agrégats bien au-dessus du seuil de 100 nm. La particule mesurée après préparation ne correspond donc plus à celle qui est réellement en contact avec la peau.

Fin 2023, l'industrie cosmétique européenne a d'ailleurs formellement communiqué à la DGCCRF ses points de divergence concernant les méthodes d'analyse des filtres TiO₂ et ZnO, notamment sur la notion de « particule » retenue et les techniques employées. Ce débat technique est réel, sérieux, et encore ouvert.

 

6 — La démarche Kerbi : vérification indépendante et double analyse

Face à cette situation réglementaire et analytique complexe, Kerbi a fait le choix de la vérification indépendante plutôt que de s'en remettre aux seules attestations fournisseurs.

Malgré un certificat de notre fournisseur attestant de l'absence de nanoparticules dans l'oxyde de zinc utilisé, nous avons mandaté un laboratoire indépendant pour réaliser deux analyses complémentaires sur nos formulations finales :

       SEM (Scanning Electron Microscopy / MEB) — mesure directe de la taille des particules primaires et de leur composition, permettant d'observer physiquement la morphologie des particules présentes.

       DLS (Diffusion Dynamique de la Lumière) — caractérisation de la distribution de taille des particules en suspension, technique complémentaire permettant d'analyser un grand nombre de particules et de confirmer les résultats MEB.

La conclusion des deux analyses est concordante : les crèmes solaires minérales Kerbi ne contiennent pas de nanoparticules libres dans leur formulation finale. La mention [NANO] inscrite dans notre liste INCI est une conformité à l'obligation légale d'étiquetage, pas le reflet d'un risque sanitaire identifié.

 

7 — Quel est le risque réel de l'oxyde de zinc ? Ce que dit la science

L'oxyde de zinc est autorisé comme filtre UV dans les cosmétiques par le Règlement (CE) n°1223/2009, et son évaluation de sécurité en application cutanée a fait l'objet de plusieurs avis scientifiques du CSSC (Comité Scientifique pour la Sécurité des Consommateurs) de la Commission européenne.

Les conclusions de ces évaluations sont constantes : en application sur peau saine et intacte, l'oxyde de zinc — même sous forme nanométrique — ne présente pas de risque pour la santé humaine. Les études expérimentales montrent que ces particules restent dans les couches superficielles de l'épiderme et ne franchissent pas la barrière cutanée.

Des risques existent, mais dans des contextes très différents de l'application d'une crème solaire :

       Voie orale — l'ingestion d'oxyde de zinc à doses importantes est toxique ; ce n'est pas la voie d'exposition d'une crème solaire.

       Inhalation — des nanoparticules inhalées peuvent atteindre les voies respiratoires profondes. C'est la raison pour laquelle les sprays solaires contenant du TiO₂ sous forme nanométrique sont interdits en Europe. La crème, le gel ou le lait solaire n'expose pas à ce risque.

       Peau lésée — en cas de plaies ouvertes importantes, la barrière cutanée est compromise et une pénétration plus profonde est possible. L'usage sur plaies ouvertes n'est de toute façon pas recommandé pour aucune crème solaire.

Par ailleurs, l'oxyde de zinc présente des qualités qui en font un filtre de choix pour les peaux sensibles : large spectre de protection (UVA + UVB), propriétés anti-inflammatoires documentées, bonne tolérance cutanée, et aucune absorption systémique démontrée en usage normal.

8 — Ce que le [NANO] ne dit pas

La mention [NANO] dans la liste INCI n'indique pas :

       que le produit est dangereux ;

       que des nanoparticules libres pénètrent dans votre peau ;

       que le produit n'a pas fait l'objet d'une évaluation de sécurité ;

       que l'ingrédient concerné est interdit ou restreint.

Elle indique uniquement que l'ingrédient, au stade de sa matière première ou dans la formulation, contient une fraction de particules dont la taille est inférieure à 100 nm selon les méthodes d'analyse utilisées — et que cette caractéristique doit être communiquée au consommateur en application de l'article 19 du règlement cosmétique.

En d'autres termes : [NANO] = transparence obligatoire. Pas [NANO] = risque.

 

Ce qu'il faut retenir

       La mention [NANO] est une obligation légale d'étiquetage en vigueur depuis 2013 dans le règlement cosmétique européen, renforcée en France à partir de 2022 suite aux contrôles de la DGCCRF.

       Elle résulte d'une correction d'anomalies d'étiquetage massives (86 % de non-conformités constatées), et non de la découverte d'un nouveau risque sanitaire.

       Aucune méthode d'analyse des nanoparticules n'est aujourd'hui harmonisée au niveau européen, ce qui génère des contestations légitimes sur certains résultats de contrôle.

       L'oxyde de zinc et le dioxyde de titane en application cutanée sur peau saine sont considérés comme sans risque par le CSSC européen — les risques avérés concernent l'inhalation (sprays) et l'ingestion, pas les crèmes et laits solaires.

       Chez Kerbi, nous avons fait réaliser une double analyse indépendante (SEM + DLS) qui confirme l'absence de nanoparticules libres dans nos formulations. Notre mention [NANO] relève de la conformité réglementaire, pas d'un constat de présence.

Article mis à jour le 6 mai 2026

Sources scientifiques et réglementaires

1.    Règlement (CE) n°1223/2009 du Parlement européen relatif aux produits cosmétiques — Articles 13 et 19 sur la notification et l'étiquetage des nanomatériaux — EUR-Lex

2.    DGCCRF — Enquêtes sur les nanomatériaux dans les produits solaires (2020–2022) — economie.gouv.fr

3.    DGCCRF — Bilan des contrôles 2024 sur les produits solaires — CNEP / Surveillance du marché

4.    Comité Scientifique pour la Sécurité des Consommateurs (CSSC) — Avis sur le ZnO nanoparticulaire (2012) et le TiO₂ nanoparticulaire (2014) comme filtres UV en application cutanée

5.    Therapeutic Goods Administration (TGA, Australie) — Literature Review on TiO₂ and ZnO Nanoparticles in Sunscreens, 2017

6.    Cosmébio — Positionnement sur les nanomatériaux dans les produits solaires labelisés, janvier 2022

7.    Laboratoire National de Métrologie et d'Essais (LNE) — Caractériser les nanomatériaux : recommandations méthodologiques — lne.fr

8.    Wessling Group — Analyse des nanomatériaux en cosmétique : méthodes et limites (DLS, MEB, VSSA) — fr.wessling-group.com

9.    INCI Beauty — Les nanoparticules et les crèmes solaires, décembre 2022 — incibeauty.com


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